CESNUR - center for studies on new religions

Le « sectisme», une nouvelle forme de racisme?

par Lorraine Derocher (Research Assistant, Sherbrooke University, Montréal)

INTRODUCTION

Ce que l’on appelle racisme, avec un curieux flou ou des semblants de précision, a déjà remporté sur nous une victoire qui risque d’être définitive puisqu’il nous oblige à parler sous ce nom, « racisme », des choses qui n’ont pas grand chose à voir avec la race.[1]

Intéressée depuis quelque temps par le phénomène sectaire au Québec, j’ai fait face à quelques reprises à un malaise de la part de mes collègues à la seule mention du mot secte. Consciente que les sociologues en général, préféraient ne pas utiliser ce terme au profit de l’expression nouveaux mouvements religieux à cause de sa connotation négative, je n’avais pas encore tout à fait constaté l’ampleur du problème. Car la question des sectes s’est finalement transformée, au cours des dernières décennies, en problème social!

J’ai donc voulu aller plus loin en posant la question : pourquoi ce terme secte est-il si lourd de significations au point d’être presque inutilisable par les chercheurs? Pourquoi perçoit-on ce phénomène de façon si négative? Jusqu’à quel point la mauvaise réputation des sectes atteint-elle ses membres? Les membres et anciens membres de sectes seraient-ils victimes d’un certain racisme, d’un certain « sectisme »?

Cette tentative d’élucidation de ce nouveau problème social m’amène d’abord à vouloir le situer en parallèle au racisme. Un bref survol des différentes définitions du racisme, de son histoire et de ses diverses applications me permettront d’embrasser l’idéal-type du racisme proposé par Taguieff comme toile de fond d’application des théories. Par ailleurs, la purification du corps social, le rapport à l’Autre, la catégorisation Nous/Eux et le partage du Même espace demeureront des appuis dans cette tentative d’application au problème social des sectes, des théories du racisme.

Je regarderai le problème sous l’angle de la définition populaire de la secte et de son créateur : les médias et les mouvements anti-sectes. Je l’aborderai aussi en termes d’un Autre construit par l’imaginaire et le sensationnalisme et j’évaluerai l’impact de la liste en France de 172 groupes nommés sectes dangereuses sur ses membres.

Je pose donc l’hypothèse que les rumeurs de dangerosité qui atteignent les sectes actuellement sont le fruit de pensées racisantes, idéologie que je baptiserai de sectisme ou problème social des sectes.

1. Cadre théorique

Le racisme a fait l’objet de beaucoup d’études. D’une définition étroite à une définition trop large, le racisme perd son sens. La première était fondée sur une biologisation de la race, où une hiérarchie des races était établie donnant ainsi le droit à la domination et à l’exploitation des races considérées « inférieures ». La seconde permet à tous et chacun d’utiliser ce mot pour identifier toute haine de l’autre en banalisant l’idéologie raciste toujours présente dans la société moderne. Où est l’équilibre?

Taguieff a établi un idéal-type du racisme[2], éliminant de celui-ci la notion de race. Deux attitudes, l’essentialisation et la stigmatisation, jumelées à la barbarisation sont co-présentes et forment la pensée raciste, qui à son tour conduira à des agissements et des comportements racistes. Ce type idéal ne présuppose pas l’adhésion des racistes à une théorie explicite et à prétention scientifique des « races ».[3]

Idéal-type de Taguieff

 
 


TROIS CLASSES D’OPÉRATIONS (OU D’ATTITUDES) DE LA PENSÉE RACISTE

 

ESSENTIALISME

Réduction de l’individu au statut de représentant quelconque de son groupe d’appartenance, érigé en nature ou en essence, fixe et insurmontable. Naître tel, c’est être tel.

STIGMATISATION

Exclusion symbolique, visant les individus ainsi catégorisés, et mettant en jeu un certain nombre de stéréotypes négatifs.

BARBARISATION

Déshumanisation partielle ou totale des catégories visées.

 

1.1 La stigmatisation

Un stigmate est quelque chose que l’on voit, qui perdure et qui provient habituellement d’une maladie. Le stigmate est le signe visible attribué à telle ou telle maladie. Il identifie. Le racisme fait de même. Il pose, par l’imaginaire bien souvent, des marques identifiables sur l’individu appartenant à un groupe. Ainsi, ce groupe devient pour le raciste, malsain, de nature dangereuse et il faut s’en éloigner de crainte d’être contaminé à son tour. L’imaginaire ou la propagande raciste peut créer ce stigmate par la stigmatisation. Un groupe est ainsi démonisé, pour être ensuite rejeté, voire exterminé.

1.2 L’essentialisation

Un Juif est un Juif, il n’est, n’était et ne sera qu’un Juif. Cette proposition raciste exprime bien le caractère inassimilable et inconvertible des Juifs pour les Allemands nazis. Être Juif, dans un contexte raciste, ne peut se séparer de la nature même de l’individu.

L’essentialisation implique la réduction de l’individu au statut de représentant quelconque de son groupe d’appartenance ou de sa communauté d’origine érigée en nature ou en essence, fixe et insurmontable.[4] Dans une société moderne où les valeurs de l’individu priment sur toutes autres valeurs, il est étonnant de constater que certaines personnes sont encore victimes d’une catégorisation essentialiste. En effet, le groupe d’appartenance d’un individu prime sur la nature même de celui-ci et le rend ainsi victime de jugements de valeurs. Avant même de le connaître, avant même de lui avoir adressé la parole, sachant seulement que l’individu est Noir, Musulman ou Témoin de Jéhovah, il est victime de préjugés. C’est comme s’il n’y avait plus de distinction entre la nature d’un individu et son identité culturelle ou son appartenance à un groupe. La différence est ainsi consacrée, érigée en absolu caractérisant ainsi l’essentialisation comme une forme de racisme.

Dans cette perspective, la logique d’infériorisation qui a caractérisé le colonialisme par sa domination pourrait être définie par un jumelage d’attitudes teintées par l’essentialisation, la stigmatisation et la barbarisation. Cette dernière caractéristique identifiant l’autre à des « sous-humains » réalise une déshumanisation partielle ou totale des catégories visées[5]. Les colonisés seront ainsi considérés comme incivilisables et inassimilables, lacunes importantes, selon les dires d’un peuple voulant exercer sur eux sa domination.

La logique de différentiation par laquelle le nazisme a opéré son élimination massive du peuple Juif pourrait se traduire, toujours selon l’idéal-type de Taguieff, en une sur stigmatisation fusionnée à une essentialisation sans pareille.

Cette définition du racisme, traduite par l’idéal-type de Taguieff, devient ainsi une théorie s’appliquant autant au racisme des générations passées qu’à celui de nos sociétés modernes. Il donne ainsi une compréhension plus juste à un phénomène, non lié uniquement à la modernité, qui semble indescriptible et incontrôlable.

1.3 Quelques définitions

Malgré les lois antiracistes, le positive action américain, où on laisse une place préférentielle aux minorités visibles dans le domaine de l’emploi notamment, et les mouvements dénonciateurs antiracistes, chacun de nous sait bien que le racisme existe encore dans nos sociétés contemporaines.

En fait, même si la croyance en une idéologie raciste s’est dissipée, le phénomène lui, existe encore! Ne faudrait-il pas le considérer alors comme un certain rapport social entre deux individus, entre deux groupes? Ne pourrait-on pas le percevoir comme un mécanisme déclenché chez tout être humain au contact de l’autre, de l’étranger qu’il faut apprendre à gérer? Cette façon de voir les choses ouvre au constat que chez tout être humain existe un racisme latent. Ainsi, une tendance hétérophobe, qui est un moyen de légitimer l’agression et l’accusation auprès d’un autre différent, atteindrait finalement tous les êtres humains.

Ce rapport à l’autre donc, nourri d’attitudes favorisant l’expression de ce mécanisme de protection de l’autre, pour une raison quelconque, devient racisant. Il se laisse ainsi colorer par l’ethnocentrisme, qui justifie ses comportements par l’attachement à son groupe d’appartenance par la dévalorisation des autres groupes; par l’hétérophobie; par la xénophobie, qui naît d’un rejet de l’autre basé sur la peur; par le préjugé, qui a le défaut de juger d’avance en plus de porter un jugement négatif; et enfin, par le stéréotype, qui est tout simplement une image formée d’un groupe à partir d’une généralisation.

1.4 Modèle d’intelligibilité du racisme

Différentes attitudes et comportements racistes ont existé dans le rapport inter « racial ». Bien sûr, le racisme d’exploitation, le racisme colonial et le racisme d’extermination des Nazis ont été les deux pôles d’un racisme biologique fondé sur la couleur et la race pour catégoriser, ce qui constitue en bref le racisme classique. Taguieff associera ces formes de persécution et de ségrégation au racisme-comportement. Après les extrêmes de ce racisme aussi manifesté aux États-Unis dans le rapport Noirs/Blancs, le mouvement des droits civiques a créé un mouvement et des lois antiracistes.

Ce mouvement a inauguré l’ère néo-raciste. Celle-ci a ouvert la porte à un racisme plus subtil, moins évident qui bannirait à jamais le racisme classique que la science avait bien démantelé en niant les fausses affirmations scientifiques d’une inégalité des races fondée sur la biologie. Même s’il avait des formes différentes et qu’il n’était plus fondé sur la « race », nous assistions quand même à un phénomène de racisme, le racisme culturel!

Le racisme biologique s’est vu transformé en racisme culturel. Au lieu d’une catégorisation selon la couleur de peau ou la prétendue inégalité raciale, les étrangers étaient catégorisés selon leurs traits culturels : leur religion, leurs mœurs, leurs coutumes. La race était tout simplement déplacée vers la culture. Ce néoracisme symbolique ou voilé sera structuré de façon à déjouer les modes traditionnels de reconnaissance sociale du racisme (...)[6]

Le néoracisme a créé ce que Taguieff appele le racisme-idéologie. Le mouvement antiraciste a ouvert l’esprit à l’autre, à sa différence et à sa distinction. Mais cette attention trop intense sur le particularisme de l’autre a conduit à un déni d’humanité commune créant ainsi une autre idéologie raciste : le racisme différentialiste. Il constitue un des effets pervers de la vague antiraciste.

La modernité de son côté, avec ses valeurs dirigées sur l’individu et l’égale dignité a pu collaborer elle aussi à ce racisme-idéologie. En effet, un racisme universaliste a surgi d’une idéologie où chaque individu est égal certes, mais où les particularités de chacun sont niées!

Ce modèle d’intelligibilité du racisme de Taguieff comporte trois axes : le racisme-idéologie, le racisme-comportement et le racisme-préjugé (caractérisé par des attitudes racisantes telles que l’essentialisation, la stigmatisation et la barbarisation).

Dans notre parcours rapide sur le racisme, nous avons voulu mettre en relief un champ d’application des théories du racisme sur le problème social des sectes.

1.5 Typologie Secte/Église

Avant d’aborder la question sociale des sectes, j’aimerais élucider brièvement la typologie de Weber et Troeltsch à laquelle font référence tant de chercheurs. En effet, les groupes religieux sont ici classifiés en deux types: le type Église, et le type Secte.

ÉGLISE

SECTE

Institution de salut : salut dans la transcendance, non dans ce bas-monde

Institution de sanctification : le fidèle doit obtenir les qualités pour être pur et parfait de son vivant

Gère la distribution de la grâce : seul Dieu peut sauver, la grâce est donnée

Éthique radicale : le membre est responsable de son éthique vis-à-vis la transcendance

Pour la multitude 

Pour les virtuoses : le membre se réinsère à l’intérieur d’un autre système de valeurs

Universelle : tous peuvent être sauvés (sauf le judaïsme)

Membres choisis

Par naissance

Engagement personnel

Conservatisme

Radicalisme : veut revenir aux sources originelles

Institution centralisée

Communauté minoritaire

Hiérarchisée : peu divisée

Hiérarchie : le leader est reconnu selon son pouvoir charismatique, authentifié par ceux qui l’écoutent

Entretient l’ordre social

Contestataire : conteste l’ordre social et l’Église institutionnelle

Compromet avec la société

Marginale

 

Il est évident que les jugements de valeurs et la connotation péjorative sont absents de cette typologie. Comme nous le verrons, cette définition objective n’a pu joindre la masse.

2. Le terme « secte », une stigmatisation non fondée.

Comme nous le savons, l’expression « secte » est lourde de significations. Ses qualités péjoratives en ont fait une arme de suspicion et de soupçon qui nourrit les préjugés. La stigmatisation de cette nouvelle forme de groupements religieux, jumelée à un essentialisme certain créent une idéologie racisante de plus en plus évidente qui provoque une exclusion de ces groupes. Le stigmate « secte » défini par le stéréotype créé par les médias qui ne cessent de généraliser le phénomène, catégorise, disqualifie et infériorise.

Elles (les idéologies racisantes) consistent à concevoir, et à dévaloriser certains groupes en les déclarant fondamentalement et définitivement différents et inégaux. C’est un mode de pensée fondé sur l’idée que se maintiennent des différences essentielles et des inégalités permanentes entre les groupes - quelle que soit la manière dont on les définit.[7]

La pensée essentialiste enlève à l’individu ses attributs particuliers. Ainsi, l’adepte d’un nouveau mouvement religieux n’est pas considéré comme quelqu’un qui a choisi de faire une nouvelle expérience religieuse ou spirituelle, mais catégorisé comme faisant partie d’une secte. C’est comme si en ayant dit cela, on avait tout dit! Cette généralisation abusive peut ainsi réduire l’autre à un cliché.[8] Cet individu est identifié dorénavant par des traits sectaires, ayant en la circonstance, une connotation négative.

De l'essentialisation des identités et des différences groupales dérive la négation, plus ou moins prononcée, d'une coappartenance des humains. La négation de leur commune nature. L’essentialisation se traduit notamment par des pseudo-tautologies du type : « Un juif est un juif», dont le sens est : cet individu n'est qu'un juif, il est le juif en personne. Ce qui revient à désindividualiser l'individu. Cette essentialisation se manifeste par une conséquence décisive: l'absolutisation de la différence entre les groupes humains distingués, ou perçus comme mutuellement irréductibles. Voilà qui fournit le critère le plus sûr de l'imaginaire raciste, indépendamment de toute théorisation sur les races (« racialisme ») : l'érection de la différence dans l'origine ou dans l'appartenance en absolu.[9]

Qui dit racisme, dit l’Autre, l’étranger, le différent qui diffère mal[10]. Mais qui dit racisme affirme cette différence en matière de dangerosité, de peurs et de rejet. Créer une catégorie de gens menaçants stimule une déclaration de guerre contre un ennemi duquel on doit se protéger, peu importe les moyens employés. La phobie diabolise l’ennemi donnant ainsi tous les droits pour la victoire du combat. Les clans Nous et Eux sont ainsi créés et portent une signification émotive qui enlève tout contrôle au rationnel. Dans cette perspective, la secte devient l’ennemi à combattre, le dangereux, le menaçant. Le principal mode de stigmati–sation consiste dans l'attribution à tel ou tel groupe «étranger» d'une nature « dangereuse» pour le groupe propre ou d'appartenance[11] et qualifier un groupe de « secte » peut être un moyen commode de stigmatisation[12]. 

2.1 L’usage du mot « secte »

Il semble que ce ne soit qu’en utilisant le terme « secte » que les gens arrivent à exprimer ce qu’ils veulent dire lorsqu’ils veulent distinguer un nouveau mouvement religieux, potentiellement dangereux, aux croyances bizarres et parfois radicales et qui se distingue clairement des grandes Églises traditionnelles. Alors que beaucoup de scientifiques s’accordent pour ne pas utiliser le terme à cause de sa portée péjorative, certains préfèrent l’employer quand même en le plaçant entre guillemets, trouvant que c’est encore le meilleur choix. Les religions traditionnelles, les politiciens, le corps savant et les médias ont formulé, chacun à leur manière, une définition du terme. Conséquemment, il y a trop de définitions, de sorte que même des organisations que nous n’aurions jamais qualifié ainsi : politiques ou commerciales[13] par exemple, entrent dans cette catégorie. Même si les sociologues prennent bien le temps de définir dans leurs analyses la typologie de Weber-Troelsch afin de se démarquer de la définition populaire, celle-ci porte à confusion s’appliquant de moins en moins aux nouvelles formes des nouveaux mouvements religieux. Malgré les efforts d’objectivité des scientifiques, le terme « secte » demeure un terme accusateur et porteur d’une signification beaucoup trop lourde. Le concept essentialiste est dans sa meilleure forme.

Daniel Sidony parle du « complexe du Nom » pour nommer la singularité de ce qui est apeurant, voire menaçant. De cette façon, il est plus facile de montrer du doigt pour ainsi diminuer la distance entre l’insulte et le qualificatif, entre le terme riche de significations négatives et un individu avec ses particularités propres. Dans l’Allemagne des années 30 un seul mot, le nom de l’autre, suffisait à le pointer : « Juif! ». Inutile même d’insulter, le nom de l’autre a valeur d’insulte et l’insulte a valeur de nom. (...)[14] Aujourd’hui, on pourrait dire de même du terme « secte ».

Par ailleurs, la secte devient l’expression choisie pour réunir l’amalgame des nouveaux mouvements religieux, sans distinction de leurs particularités : des idéologies défendant la non-violence à celles plus radicales, du yogi aux membres de l’Ordre du temple solaire, de la commune vivant sur la ferme biologique aux raëliens, des groupes apocalyptiques aux adeptes du Nouvel Âge. Ils deviennent ainsi tous dangereux. Ils représentent tous le mal qu’on veut éliminer. Le particularisme n’existe plus, la secte existe. Et quand on dit secte, on dit un mal à exorciser du monde moderne. (...) l’expression ne peut qu’induire en erreur, puisqu’elle implique l’amalgame.[15] 

C’est bien sûr l’Église Catholique qui a donné un premier sens à ce mot en condamnant quiconque ou quelque association qui se séparait d’elle. Mais ce sont les médias qui sont accusés d’avoir mis de l’huile sur le feu en alarmant la population sur les cas extrêmes comme ceux de Waco, Jonestown ou Roch Thériault. Même si le taux de criminalité des nouveaux groupes religieux demeure relativement bas, il reste que ces rares dérives ont rejoint la population au point de tomber dans la généralisation. Tous les groupes sont maintenant considérés comme potentiellement dangereux. De plus, les nouveaux mouvements religieux inquiètent et déstabilisent. Leur incompatibilité doctrinale avec les grandes traditions, leur tentative de retrait de la société, leur mise en question des lois et des façons de gérer qu’ont nos gouvernements menacent l’esprit tranquille de ceux qui croyaient le religieux mort à jamais.

Le terme secte reste donc d’abord et avant tout une construction sociale génératrice de conflits. La fausse image créée transforme les nouveaux mouvements religieux en problème social. Ce terme est aujourd’hui synonyme de fraude, pouvoir, atteinte aux libertés individuelles, atteinte à la famille et aux enfants, abus, pour ne nommer que quelques qualificatifs. C’est l’amalgame de tous ces nouveaux mouvements religieux, si différents soient-ils les uns des autres, sous le terme secte qui en fait un phénomène. À bien y penser, qu’ont vraiment en commun les raëliens et les Témoins de Jéhovah?

2.2 L’image de l’adepte et du leader

Cette définition négative de la secte renvoie obligatoirement à une image salie de l’adepte. Il est perçu comme un manipulé, un faible qui n’a pu discerner la faille, une victime sans ressources. La recherche d’un sens à la vie aura aveuglé le converti qui aura adhéré au premier semblant de réponse. C’est évidemment le névrosé, le pauvre ou encore le dépendant (drogues, alcool ou autres) qui aura le profil parfait de l’adhérent. Le jeune, bien sûr, en quête spirituelle plus que l’adulte accompli, sera perçu comme une cible parfaite de ces dangereux recruteurs.

L’autre image souvent véhiculée est celle d’adeptes infiltrés. Ils sont partout : dans les écoles, les bureaux du gouvernement, les partis politiques afin, de par leur prosélytisme, infester la société. S’ils sont retirés de la société, ils sont vus comme révoltés et anti-démocratiques et s’ils y sont trop présents, ils sont alors perçus comme des infiltrateurs! D’une façon ou d’une autre, leur image est salie. Par ailleurs, en nommant l’adepte de dangereux, on le criminalise. Certes, certains groupes sont vraiment des criminels mais ce n’est pas une raison pour faire porter le blâme sur des innocents.

Quelques événements épouvantables ne sauraient justifier la stigmatisation de citoyens honnêtes dont le seul tort serait de s’intéresser d’un peu trop près aux profondeurs de leur âme, ou de se poser des questions métaphysiques hors norme, loin des cadres officiels que l’État voudrait définir lui-même.[16]

Les fondateurs de ces groupes sont souvent appelés, à tort, gourous. Le gourou, dans sa définition primaire, est un maître enseignant à un ou plusieurs disciples. Le gourou, dans la définition populaire des sectes, ressemblerait à un dangereux individu, qui volontairement, ne cherche que la gloire et le pouvoir sur des esprits soumis. Il peut arriver, certes, que le manque d’expérience, le manque de connaissances religieuses ou théologiques puisse amener un chef religieux à faire des erreurs, mais le terme gourou porte un jugement d’intentions en attribuant au leader une mauvaise volonté dans sa démarche préméditée de domination et de manipulation des gens. Mais ce n’est pas parce que certains pères sont dangereux pour leur fils qu’on en conclura que la fonction de père est un danger.[17] 

2.3 Le rôle des médias et la définition populaire

Comme nous l’avons vu, bien que certains cas de dérive aient effectivement existé, bien que certains crimes aient été commis au sein de certains groupes sectaires, il reste que, de ces cas rares et marginaux ont été créés des stéréotypes. Nous savons que le suicide collectif ne fait pas partie de la plupart des idéologies doctrinales des nouveaux groupes religieux, que le sadisme de Roch Thériault est un cas isolé et que les groupes comme celui de l’Ordre du Temple Solaire peuvent être comptés sur les doigts de la main. Pourquoi alors qualifier de dangereux une quantité innombrable de groupes?

Il semble y avoir une distance entre la représentation sociale de la « secte » et ce qu’elle est vraiment. (...) le rôle considérable qu’occupent les médias dans la définition des représentations suppose une responsabilité sociale pleinement assumée et soigneusement définie[18].  Est-ce vraiment le cas?

Les graves événements de Jonestown ont suscité à l’époque un certain militantisme. Des organisations anti-sectes ont commencé à naître et ont voulu se servir des médias afin de se donner du pouvoir. Les médias de leur côté, ne couvriraient une nouvelle que si elle est était de nature conflictuelle, dramatique, scandaleuse ou encore mieux, criminelle. Les organisations anti sectes associées au pouvoir dramatisant des médias collaborèrent grandement à installer une certaine thématisation, glissant peu à peu dans la généralisation pour cristalliser enfin un stéréotype puissant au sein d’un public non avisé. De la même façon, à force de ne s’attarder qu’aux « sectes » qui dérivent, on en vient insensiblement à considérer la « secte » elle-même comme dérive.[19]. Les actes d’un groupement deviennent le groupe lui-même jugé, accusé, nommé, dénoncé entraînant ainsi son exclusion. La présentation médiatique des Noirs, des Arabes et des réfugiés, et j’ajoute des « sectes », refléterait aussi parfois une perception stéréotypée susceptible d’attiser les « peurs » des Québécois.[20]

La presse joue donc un rôle majeur dans la croyance populaire relative à la secte. S’alliant d’abord avec les membres militants plutôt qu’avec les chercheurs sur le sujet, elle joue un rôle de stigmatisant à l’égard des nouveaux mouvements religieux en les qualifiant de dangereux et de menaçant. Le sujet n’est d’ailleurs pas souvent abordé sous l’angle religieux. D’abord, l’ignorance des journalistes en matière de culture religieuse ne les incitera pas à consulter le chercheur car les renseignements objectifs n’attiseront pas la soif sensationnaliste d’un public, tout aussi ignorant. C’est donc le mouvement anti-sectes qui fournit aux médias une nourriture qui leur convient : celle constituée d’histoires à saveur criminelle, de fraudes, d’exploitations et d’abus, langage pour lequel les journalistes et le public ont les oreilles aiguisées. L’interprétation du phénomène se fait donc en termes de danger, sans y dévoiler d’aucune façon sa nature religieuse. Elle est perçue par l’auditeur de la même manière que la nouvelle qui dénonce le violeur encore en liberté dans son quartier.

Ayant construit de puissantes institutions, les médias ont, bon gré, mal gré, créé une culture qui leur est propre, avec ses valeurs et ses priorités propres, ses héros et même ses voyous, reconnus au même titre. (...) Mais ils imitent aussi la culture communautaire, et manipulent les symboles d’un monde plus intime et personnel. [21]

Cette culture des médias s’étend au domaine religieux, où ils ne se contentent pas de reproduire des avis de spécialistes mais se positionnent comme des interprètes autorisés du phénomène en cause .[22]

Deux études ont été faites sur la teneur des termes qualificatifs utilisés dans les médias. Une concerne les médias américains[23] et l’autre analyse le contenu de médias québécois. Les résultats des deux études démontrent, sans contredits, le poids des significations péjoratives, stigmatisantes et racistes des propos.

Prenons, à titre d'exemple, un article paru en mai dernier dans le magazine Quo[24]. Il s'agit d'un mensuel de divertissement, et qui est donc enclin à un discours emphatique; nous proposons néan–moins ce texte à dessein, puisqu'on y trouve réunis et exacerbés un grand nombre d'éléments constitutifs de cette représentation. On peut notamment y lire que les «sectes» « infiltrent» (un verbe sou–vent lié, dans la langue française, à l'espion ou à l'intrus); qu'elles « arnaquent» (allusion à l'escroc, à la fraude); qu'elles «appâtent» (évocation du chasseur, du prédateur); qu'elles «abusent» (tel celui qui profite et qui trompe); et qu'elles «prolifèrent» (tel l'insecte indésirable, le parasite ou encore l'épidémie). Chaque mot constitue une accusation qui, à son tour, suggère une action: l'espion-intrus doit être démasqué, l'escroc et le profiteur sanctionnés, le prédateur neutralisé, et le parasite... détruit, éliminé. Confronté à une telle image de la « secte », l'individu prend essentiellement l'aspect d'une proie facile, sans grandes ressources pour se défendre. La « secte » le « ruine», le « détruit », le « brise », le «meurtrit », l' « hypnotise », le « piège », le «déracine», le «prive» et l' «asservit ». Elle est, de surcroît, « sournoise », «puissante», «adaptée», «camouflée », « in–saisissable », « dangereuse », « discrète», «pseudo-éducative» et «pseudo-scientifique». Parfois, le langage se fait même militaire: on invite à la «riposte», laquelle suppose qu'il y aurait eu offensive plus ou moins organisée. Enfin, tous ces termes renvoient à une violence imagée, métaphorique: il faut «arracher» l'adepte aux «griffes» de la secte. On fait ainsi directement appel aux sentiments du lecteur, qui devient dès lors acteur de ce qu'il lit. [25]

Dans l’étude portant sur l’image donnée à la secte par les médias américains, les analystes ont découvert que leur définition de la secte correspondait étroitement aux critères donnés par les militants anti-sectes :

1- Privation de la liberté individuelle

2- Leader charismatique

3- Autoritarisme extrême

4- Techniques de contrôle des comportements des adeptes

5- Richesse financière du leader

6- La société et les non croyants perçus comme des agents du mal

7- Vision apocalyptique du monde, croyance en la fin du monde et au règne de mille ans

 

Cette étude démontre aussi la divergence entre la définition des médias et celle des encyclopédies. En fait, plus on avance dans le temps, plus les définitions du terme secte données par les médias correspondent avec celles des mouvements anti-sectes et plus elles s’éloignent de celles des scientifiques.

La définition de la secte communiquée au public par le biais des médias crée au sein de la population un cadre de référence. C’est ce qui explique entre autre la pesanteur du terme secte. La secte n’est plus comprise à travers sa réalité mais bien à travers le cadre de référence créé par la presse. La réalité sectaire est donc biaisée. Le cadre de référence, quant à lui, est en quelque sorte la « grille de lecture » (de manière plus imagée, les « lunettes culturelles ») au travers de laquelle tout individu appréhende le réel.[26]

3. Le mouvement anti-sectes

Créé surtout par le fait d’anciens adeptes révoltés, blessés ou déçus, ce mouvement déclare définitivement la guerre aux sectes. Au nom de la prévention et de la dénonciation, des centres d’informations ont été mis sur pied un peu partout afin de bien avertir le public de prendre garde.

Constituées pour informer et lutter contre des mouvements présumés nocifs, elles (les organisations anti-sectes) n’ont pas la prétention d’être neutres puisqu’elles s’inscrivent dans une logique de dénonciation. Pour d’autres acteurs sociaux, on serait en présence d’une véritable chasse aux sorcières, d’un droit de persécution, menée contre des groupes inoffensifs.[27]

Il ne faut pas oublier la nature séculière de ce mouvement. Il n’est pas d’abord fondé sur une croyance religieuse mais bien sur une réaction contre l’abus. Les sectes deviennent ainsi un problème social à régler, voire à éliminer car elles produisent des victimes.

De fait, on ne se convertit pas à une « secte », mais on se fait « embrigader ». On n’y vit pas une expérience religieuse authentique : on s’y fait manipuler ou – pis encore – on y subit un « lavage de cerveau ». Il y a là comme deux conceptions qui s’opposent; soit une implication religieuse pleinement assumée par le sujet, soit une agression de la « secte » à l’endroit du sujet vulnérable et victime. [28]

Comme la secte, l’adepte et le gourou ont des définitions stéréotypées, l’ex-adepte a aussi son discours stéréotypé par le mouvement anti-secte. Le préjugé et la pression sont tellement forts que celui qui quittera l’idéologie du groupe ne sera pas en mesure de prendre la responsabilité de son cheminement. Son expérience sera interprétée à tout coup comme une grave erreur et une manipulation forcée, de sorte que l’ex-adepte se transformera soudainement en victime. D’ailleurs, les chercheurs mettent de plus en plus en question les conclusions d’une manipulation mentale et d’un lavage de cerveau prônés comme les armes fatales des fondateurs de sectes.

Leur logique est celle d’un groupe de pression constitué de personnes motivées par une expérience douloureuse. Leur objectif premier est l’efficacité dans le travail de persuasion et non une connaissance objective des groupes – projet qui constitue au contraire le cœur même du travail des chercheurs.[29]

C’est comme si on assistait à un cheminement thérapeutique non terminé. Au lieu de laisser le temps faire son travail, les ex adeptes choisissent la dénonciation afin de se libérer d’une blessure non cicatrisée. Ils accusent à leur tour l’autre, le gourou, de les avoir conduits bien innocemment dans une route obscure, se déchargeant ainsi de toute responsabilité, d’où le concept de manipulation mentale. L’objectivité n’est donc pas leur allié préféré. D’ailleurs, la façon dont ont été recueillis ces témoignages a biaisé les recherches empiriques dans ce domaine.

Certains chercheurs se sont également liés à ce mouvement anti-sectes de sorte que d’autres membres du corps savant préfèrent se retirer du domaine. Maurice Duval, ethnologue à l’université Montpellier-III s’est penché sur un nouveau groupe religieux pour la première fois. Quelle surprise et quelle déception quand le rédacteur en chef d’un périodique scientifique lui a demandé, comme condition pour le publier, d’y ajouter une étude financière sur le groupe! L’ethnologue s’est vu choqué devant une demande aussi peu appropriée pour des études en ethnologie. Le préjugé dépasse donc la population ordinaire.

Les pays où la recherche sur les sectes est inexistante, ou presque, sont ainsi ceux où le sentiment antisecte est le plus développé. Mon hypothèse fondamentale est que l’hostilité à l’étude des sectes en France vient de la puissance du sens commun antisecte dans l’esprit des chercheurs, qui ont donc été déçus de ne pas lire dans mes travaux la confirmation de ce qu’ils croyaient savoir a priori. [30]

Je me permettrai d’exprimer le sentiment de tristesse que j’ai eu lorsque, au dernier paragraphe de l’entrevue, M. Duval exprime clairement qu’il ne veut plus, de près ou de loin, étudier le phénomène des sectes, et de plus, il va jusqu’à décourager des étudiants de le faire.

Ce tabou au sein de la recherche ethnologique est dommageable pour la société toute entière. Alors que les « sectes » font l’objet de polémiques récurrentes, mis à part quelques travaux de sociologues des religions, on ne sait d’elles que ce qu’en disent les Renseignements généraux et les associations spécialisées dans la lutte contre les sectes. On conviendra qu’il s’agit là de deux sources d’informations partiales et partielles. Il y aurait pourtant grand besoin d’un regard scientifique sur ces phénomènes. [31]

Cette vague anti-sectes est un bel exemple d’application du modèle d’intelligibilité du racisme de Taguieff où on y retrouve le racisme-préjugé et le racisme-idéologie. La France et la Chine entre autres, ont commencé à adopter de façon différente le racisme-comportements. Bien que leurs moyens ne soient pas aussi radicaux, il reste que dans ces deux pays, des sectes et des membres sont persécutés si leur nom figure sur une liste. Nous assistons de toute évidence à un racisme d’extermination. En effet, la catégorisation essentialiste des sectes et de ses membres ainsi que la stigmatisation visant l’exclusion constituent les attitudes centrales du racisme-préjugé. De plus, le racisme différentialisé du racisme-idéologie caractérise le mouvement anti-sectes dans son action au nom de la dénonciation.

Il est vrai que, d’emblée, s’étaient établis entre chercheurs et acteurs sociaux – mouvements anti-sectes, hommes politiques – des rapports d’incompréhension et de méfiance. À tel point que, tant pour le Rapport parlementaire de 1985 que pour celui publié en 1996, aucun chercheur n’a été consulté.[32]

3.1 Le mouvement contre les sectes

Le mouvement contre les sectes diffère du mouvement anti-sectes de par ses acteurs et sa motivation. D’abord, c’est un mouvement religieux. Il est composé essentiellement de Protestants conservateurs et de Catholiques qui considèrent anti-chrétiennes toutes croyances non traditionnelles et nouvelles. C’est comme si Dieu était devenu un bien qu’on s’arrache et qu’on se jalouse, qu’on possède et qu’on ne veut pas partager. Pour eux, la religion est associée au Bien et la secte au Mal.

Si on suspend un instant nos révoltes morales (...), on s'aperçoit que l'instant de la violence raciste est celui du choc, du point de contact entre deux communautés différentes mais qui se touchent du fait d'être dans le même élément - même terre, même mer où les pêcheurs s'affrontent, mêmes marchés où ils se font concurrence, etc. Toujours ce couplage du différent dans le même qui supporte mal d'être le Même à l'état différencié. [33]

C’est le religieux ici qui est le Même, le même espace partagé de force, presque volé par les nouveaux mouvements religieux. Les nouvelles doctrines dérangent car elles vivent dans cet espace géré par un seul intervenant depuis trop longtemps : la religion traditionnelle. Les Églises ont donc développé une attitude ethnocentrique devant les sectes conduisant à une xénophobie de plus en plus grande.

À cause de la peur? Bien sûr. Mais il ne faut pas ramener tout le basculement haineux - tout le «racisme» - à la peur ; l’autre. Certes, peur il y a, et c'est surtout une peur pour soi: peur de ne pas tenir le coup, de n'avoir plus d'identité, vu que le titre identitaire qui faisait sa fierté est donné à «n'importe qui» ; peur d'être dépossédé de sa valeur, peur de ne pas pouvoir faire face devant l'afflux de tous ces autres qui viennent, non pas vous prendre votre place, mais prospérer là où vous êtes, et où vous périclitez. Et cela fait affluer une peur de l’Autre, de la pure altérité qui du fond de votre être vous désitue, vous déplace, vous déstabilise.[34]

Les Églises traditionnelles sont exilées depuis quelques décennies. Elles ont d’abord perdu un certain pouvoir politique pour perdre ensuite un nombre considérable de fidèles au point où ses églises en viennent à être considérées comme édifices du patrimoine! Les Salles du Royaume elles sont pleines, les temples bouddhistes se construisent et l’Église de scientologie est riche! Protéger ses fidèles de ces groupes demeure donc, pour l’Église traditionnelle, une valeur importante.

4. L’Autre fabriqué

Par le terme secte, les médias et les mouvements anti-sectes ont fabriqué des adeptes de sectes victimes et des gourous dangereux. Comme nous l’avons vu, les causes criminelles impliquant des membres ou des leaders de sectes sont assez rares. De plus, les critères permettant d’identifier une secte tels que le lavage de cerveau, l’exploitation de l’adepte, les abus de toutes sortes (sexuels, physiques, psychologiques, spirituels), la contradiction supposée avec les valeurs démocratiques sont remis en question par les chercheurs sociologues. La secte serait donc devenue un autre fabriqué.

Le regard de l’Église traditionnelle d’abord et celui des militants par la suite ont montré du doigt la différence innovatrice religieuse.

(…) on n’existe pas culturellement en soi mais surtout dans le regard de l’Autre, surtout si cet Autre est culturellement dominant et représente un modèle d’identification plus ou moins obligé. Et dans ce dernier cas, c’est bien le regard de l’Autre qui vous constitue comme « différent »[35].

Le terme secte, en faisant partie du discours populaire et de la mentalité des gens, a laissé s’installer la peur entre le profane ou le croyant des Églises traditionnelles et les adeptes de sectes. Que ce soit par des propos racisants, par un éloignement ou une distanciation d’avec « eux » ou par un claquement de porte aux évangélisateurs trop motivés, le racisme s’installe subtilement.

Chacun sait qu’il y a un racisme quotidien et banal où il suffit de « définir » l’autre pour espérer en finir avec. On ne le case pas dans une race mais dans une définition, pour l’agresser. (...) Ils ne peuvent parler de lui, ou avec lui, que s’il est « cliché »; ils ne lui mettent pas un signe distinctif – une petite étoile par exemple ou un tampon sur son passeport – parce qu ‘ils n’ont pas pignon sur rue, ils ne sont pas organisés. Mais ils ont son cliché; virtuellement il est pour eux « arrêté ». Il s’est arrêté à leur cliché.[36]

C’est effectivement ce qui se passe avec les mouvements sectaires. Lorsqu’on a fabriqué l’autre, car c’est bien la haine qui l’a fabriqué, on veut le démolir. On ne le nomme pas pour le surélever mais bien pour l’inférioriser et le diaboliser afin d’en arriver à son élimination.

L’Autre sert aussi à calmer nos angoisses existentielles. Dans un monde où les Églises traditionnelles ont moins d’ancrage, la personne en quête d’identité religieuse encore incertaine de ses choix, veut se sécuriser. Car une différence de l’autre, curieusement, peut protéger votre identité, lui permettre presque de se complaire dans sa certitude d’elle-même.[37]

Dans cet arène mythique où sont opposés le rationnel et l’irrationnel, les vecteurs ou mythèmes qui se déploient se partagent entre ces deux pôles. D’un côté, la spiritualité individuelle, autonome, réfléchie, épanouissante; de l’autre, la religion communautaire, carcérale, abrutissante et aliénante : la secte. La secte devient ainsi l’inversion des valeurs sublimées dans notre société. L’exclusion de la secte du jardin de la modernité devient ainsi le moyen de stigmatiser l’Autre, le bouc émissaire porteur de nos angoisses. [38]

 

 

 

 

5. Le corps social purifié

La société, envahie par l’Autre, est souvent comparée à un corps humain infesté de mauvais germes et de virus. Il faut le purifier. Il faut éliminer l’Autre. Le mal sectaire serait une maladie de la société. Les sectes sont des virus dont il faut se débarrasser.[39]

Les sectes contrairement aux immigrants, ne viennent pas de l’extérieur. Elles envahissent, c’est bien vrai, mais de l’intérieur. C’est donc un mal pire encore et il faut l’arrêter car il progresse : les sectes se multiplient à vue d’œil et personne ne sait quand cela va finir! Alors que les chercheurs ont peine à trouver des statistiques solides sur le nombre de groupes et d’adeptes, les médias amplifient les chiffres donnés par les mouvements anti-sectes. C’est comme d’affoler une population sur une épidémie qui n’existerait tout simplement pas!

Cette notion de purification du corps social, parallèle à la pensée antisémite, comporte la notion de pur et d’impur qui est bien présente dans le jugement sur les sectes.

La fonction sociale de cette doctrine protoraciste est de légitimer la mise à part et à l’écart d’une partie de la population, non pas sur la base (et le prétexte) de la couleur de peau, utravisible, mais en raison d’une mauvaise nature, invisible, cachée, donc à dévoiler. D’où le style particulier de l’antisémitisme actif, mélange de soupçon permanent et de vigilance perpétuelle, qui contraste fortement avec celui des doctrinaires protoracistes de l’esclavagisme moderne : la pratique du « préjugé de couleur » n’implique pas l’investigation indéfinie.[40]

On peut aussi penser à la chasse aux sorcières et aux bûchers érigés aux hérétiques du Moyen-Âge, comme moyens utilisés pour éliminer le mal et l’impur. À l’époque, les adhérents à de nouvelles idéologies, doctrines ou philosophies étaient tout simplement appelés hérétiques. Encore là, l’Église voulait se purifier de ces démons.

...les groupes tendent à supprimer toutes les formes adverses « d’adhérences », ce qui se faisait jadis de manière quasi médicale (par inquisition et extirpation de l‘hérésie) et ce qui se fait aujourd’hui par le bras séculier des médias.[41]

En France, on va même jusqu’à délimiter des limites physiques pour l’installation des endroits de rencontre des sectes, un peu comme on le fait avec l’industrie du sexe! Il faut donc les mettre à l’écart, loin du contact au risque de la contamination. Ce qu’on appelle prosélytisme est fantasmatiquement vécu sur le mode de la contamination. On prête à l’autre un extraordinaire pouvoir de nuisance. [42] La ségrégation bat son plein en mettant à pied des enseignants de crainte d’une influence néfaste de ces derniers sur les enfants.

On veut ainsi nettoyer le corps social du danger car le comportement sectaire est potentiellement dangereux! Il faut donc l’éliminer car le symptôme de maladie, c’est le potentiel de dangerosité que peuvent contenir ces idéologies. Est-il nécessaire de rappeler que les « sectes » violentes ne sont qu’une infime minorité! La plupart des groupes ne dérivent jamais.[43] Nous assistons, en France notamment, à une hystérie voyant dans tout petit groupe des terroristes potentiels.[44] Nous le savons, la plupart des enseignements doctrinaux ne conduisent pas au meurtre ou au suicide!

L’autre parasite à éliminer est celui du danger pour la démocratie. Certaines applications doctrinales mettraient en cause la liberté de conscience et enfreindraient ainsi la Chartre des Droits de l’Homme. C’est le levain de la dictature qui est ainsi perçu et qui fait craindre un danger potentiel pour la démocratie. La guerre aux sectes, dans ce contexte, serait légitime, au nom de la laïcité et de la démocratie.

Bien sûr, les groupes millénaristes ont un langage plutôt radical. Ils parlent d’élection, de gouvernement théocratique dirigeant la planète et de fin du monde. Une juste interprétation est nécessaire afin de saisir que ces propos ne sont fondés que sur une utopie, et que généralement, ils ne s’associent à aucune forme de violence mais plutôt à une attente de l’intervention divine.

Ce sont toutes ces raisons qui donnent de plus en plus le droit à l’État d’intervenir. Ce potentiel de dangerosité stagnant dans la société inquiète.

Ce qui frappe n’est pas de voir un État moderne et sa justice s’occuper d’abus commis par un groupe religieux ou non : cela relève du fonctionnement normal des institutions. Ce qui retient l’attention est plutôt que des États qui se veulent idéologiquement neutres en arrivent à examiner la possibilité d’élaborer une « politique des sectes », malgré l’absence de toute définition légale de la secte.[45] 

Intimement opposé au mot secte, qu’il considère comme un moyen de stigmatiser un individu, Alain Bouchard considère que l’État ne doit pas gérer l’espace social par une quelconque police réprimant les mouvements religieux.[46]

Malgré tout, la France a publié une liste révélant le nom de 172 sectes dangereuses afin de protéger la population. Par elle, le virus a été isolé. Le mal est débusqué.[47] .

5.1 La liste en France

Si le raciste peut dire cela en termes scientifiques, c’est mieux porté, et cela nous ramène au départ : le racisme, l’idée et le mot, c’est la prétention à exprimer sa haine de l’autre en termes réels : religieux naguère, narcissiques toujours, «scientifiques» volontiers (vu le respect qu’on doit à la Science dans ses liens avec le réel), légaux de préférence quand le racisme fait loi ou fait la loi.[48]

Les « termes réels » qu’a choisis la France pour exprimer son rejet des sectes ont été la publication d’une liste, par le rapport Gest-Guyart vivement critiqué, nommant 172 groupes religieux sur le seul critère d’une dangerosité potentielle. Basée sur une logique de différentiation, cette liste a été créée pour éliminer et purifier le corps social de ses impuretés. La chasse aux sorcières est ouverte, préparez les bûchers! Cette liste discriminatoire donne aux gens une réputation de dangereux. Il y a les Noirs, il y a les Blancs. Il y a le religieux correct, il y a maintenant le religieux dangereux.

C’est l’interprétation que fait l’État de la situation qui produit une racisation du fait sectaire. Le stéréotype, la généralisation, la stigmatisation, l’essentialisme, la ségrégation, la discrimination, tous les éléments du racisme sont présents dans la publication de cette liste, que ce soit parmi les raisons de sa création comme dans ses conséquences.

D’abord, sa publication a créé au sein de la population une grande suspicion pour qui que ce soit qui fait partie d’un groupe avec une idéologie nouvelle, une philosophie différente, une médecine alternative ou autre. De plus, 90% de ces 172 groupes n’ont jamais eu de dossier judiciaire.

Des dizaines d’associations sans histoire se sont réveillées dans la peau d’une « secte dangereuse » du jour au lendemain, sans recours possible à cause du sacro-saint secret parlementaire. Les parlementaires ont utilisé la panoplie complète des méthodes de l’inquisition médiévale, la torture physique en moins.[49] 

Joël Labruyère a effectué une étude auprès de 150 de ces 172 groupes afin d’évaluer les conséquences de la publication de cette liste. Diffamation, licenciement, perte des droits parentaux, en passant par l’agression verbale et physique, la dépression et, (...) un harcèlement qui peut conduire un homme structuré jusqu’à la dernière extrémité,[50] ce dernier s’étant suicidé. Sans compter les pertes d’emploi, spécialement du corps enseignant par crainte de prosélytisme, les emprisonnements, des enfants séparés de leur mère, la mise au feu de locaux appartenant à des sectes, les interdictions bancaires, les contrôles fiscaux trop fréquents, les divorces, les humiliation, etc., on va même jusqu’à organiser un système de délation! Certains ont fini par aller se réfugier à l’étranger. Après les réfugiés au nom d’idées politiques, voilà maintenant l’ère des réfugiés au nom des croyances!

Notons quand même que la nature délinquante de certains groupes sonne une alarme : pratiques illégales de médecines douces, infractions au code du travail, délits d’abus sur des mineurs, publicité mensongère, etc. Mais ce qui est important de souligner, c’est que ces comportements se retrouvent également dans la société environnante, non seulement parmi les groupes religieux minoritaires. Ces pratiques ne peuvent donc pas être qualifiées de sectaires, elles sont des pratiques illégales, peu importe par qui elles sont commises.

Ce qui est d’autant plus surprenant dans la création de cette liste, c’est la contradiction de l’idée même de sa publication avec les principes de la démocratie et de laïcité. Car ce qui est plus dangereux que la nomination des groupes sur une liste, c’est l’idéologie qui circule et qui est acceptée. C’est celle de

désigner un autre et projeter sur lui tout le mal possible, afin de le stigmatiser aux yeux de tous, puis de le chasser au loin. Les notions de pullulement, de grouillement, d’invasion, d’infiltration sont les piliers du racisme ordinaire. L’affirmation selon laquelle ces gens seraient partout ne peut ne pas nous rappeler les «classiques» français de l’antisémitisme.[51] 

C’est le processus de désignation d’un bouc émissaire qui est dangereux beaucoup plus que les groupes nommés sur la liste! Car il faut tuer le mal avant qu’il ne nous touche en dénonçant ses adeptes. Nous assistons invraisemblablement à un procès d’intention. L’État présume qu’ils ont l’intention de faire le mal, qu’ils sont potentiellement dangereux. Pourtant, il n’y a encore aucune preuve qu’ils le sont. Le processus d’exclusion est ainsi enclenché. Le monde séculier décide d’excommunier! La porte de la haine est ouverte. Il faut dénoncer le mal que les sectes ont et l’exterminer.

On ne va pas les obliger à porter un habit quelconque en signe distinctif de leur faute. On ne les contraindra pas à coudre quoi que ce soit sur leur manteau ou sur leur veste. Ces temps sont révolus. On se contentera de dire à qui veut bien l’entendre qu’ils ne sont plus tout à fait des citoyens comme les autres : ce sont des citoyens dangereux.[52] 

La haine ainsi autorisée par l’État, n’est-ce pas un moyen de fragiliser la démocratie?

Au Canada, en Ontario, le gouvernement a commandé en 1978 une étude sur les sectes.[53] Le rapport Hill a ainsi conclu qu’il était abusif de voir un danger lorsqu’on parle de sectes [54] en précisant qu’ils ne constituent aucun danger pour la société et que les traits attribués aux sectes, à savoir, la domination, la séparation totale, le langage hermétique, la manipulation mentale n’ont pas pu être identifiés de façon évidente parmi les groupes étudiés. Le consensus qui se dégage de ces études est que le phénomène des nouvelles religions n’est pas plus dangereux que toute autre activité humaine de nos sociétés démocratiques. [55]

6. Le « sectisme »

Le sectisme, que j’oserai définir comme l’expression, plus ou moins radicale de la haine des sectes est bel et bien réel dans nos sociétés contemporaines. Que ce soit par la généralisation abusive créée par le message des médias, par la lourdeur de la signification du terme « secte » ou par la liste publiée en France, la relation avec cette nouvelle forme de religiosité est atteinte de préjugés et de peur.

Mais dans nos allusions à la chasse aux hérétiques du Moyen-Âge ou encore à l’antisémitisme des Nazis, nous avons reconnu dans ces attitudes le même esprit. Le sectisme constitue donc une forme nouvelle de racisme.

Le racisme varie donc dans ses objets ou ses cibles, dans les intérêts et les passions qui le portent, dans les croyances qui le légitiment, et dans ses modes d'action. On ne saurait le considérer simplement comme sorti tout armé du colonialisme européen, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, ni comme une conséquence parmi d'autres de la sécularisation, de la pensée classificatoire et du positivisme scientiste - à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle -, ni comme une mythologie meurtrière ayant atteint son point d'aboutissement avec le génocide nazi des juifs d'Europe dont nous n'aurions plus qu'à reconnaître et dénoncer les traces. Nous sommes donc voués à redéfinir le phénomène dans nombre de ses aspects, en suivant voies de ses recyclages, et en repérant les formes de ses recontextualisations.[56]

Malgré ses différentes formes, le racisme se fait reconnaître. Phénomène inhérent à la nature humaine capable de se manifester à différentes époques de l’histoire, son expression demande à être gérée afin de se protéger du radicalisme potentiel. Des attitudes aux comportements en passant par des idéologies, le racisme opéré à l’égard des sectes, de ses membres ou de ses fondateurs constitue un sectisme qui demeure quand même subtil à déceler. Le victime, qui n’a pas d’armes légales pour se défendre, cherchera en vain les raisons de cette haine.

Aussi, sous couvert de discrimination et de ségrégation, est-ce la réitération des stéréotypes et des préjugés de tous ordres (sexistes, classistes, racistes et âgistes) qui finit, pour celui qui en est victime, par s’apparenter à un « hyper-racisme » qu’il faut apprendre à repérer.[57] 

Ce racisme ordinaire, où l’on sépare nettement le Nous et le Eux atteint la population actuellement par le biais de l’imaginaire créé par les médias. Cette interprétation de la secte, de son gourou dangereux et de ses adeptes victimes, distingue trop clairement cette population en la diabolisant et en la criminalisant. Le sectisme, phénomène moderne certes, demeure du racisme à l’état pur, fondé sur la peur et le fantasme.

Mais le racisme n'implique pas nécessairement le contact ou la coprésence; la peur et la haine peuvent se construire à partir de sim–ples représentations des communautés jugées menaçantes, et dont l'affirmation identitaire est soulignée ou suggérée, par exemple, à la télévision ou dans les rumeurs et les conversations de la vie quoti–dienne, avec le plus souvent une large dose de fantasmes.[58]

CONCLUSION

Au siècle dernier, le Kulturkampf européen opposait les États et l’Église catholique; à la fin du nôtre, le danger ne vient plus des Églises qui semblent sur leur déclin, mais de mouvements émergents à l’identité incertaine dont frappe l’émiettement. Le mot « secte », repris au langage commun, apparaît commode pour lier la gerbe. Les raisons d’intervenir l’emportent donc sur le désir de comprendre. Deux notions passent au premier plan : «manipulation mentale» et «liberté religieuse». L’opinion publique, alertée par les médias, s’émeut. Tout le monde en vient à se sentir plus ou moins concerné et même menacé.[59]

Le sectisme est donc fondé sur une définition subjective donnée par un mouvement anti-sectes et répandue dans la population par les médias. L’image des nouveaux mouvements religieux, des adeptes et des fondateurs de ces nouvelles doctrines est ainsi salie au point de vouloir les éliminer. Cet Autre fabriqué, construit sur une généralisation à partir d’événements sensationnalistes ouvre la porte à la pensée raciste. Elle nomme, stigmate et essentialise ces groupes constitués d’individus dont on leur a enlevé le droit à la différence et à la l’originalité.

Ce néoracisme nous amène à considérer celui-ci comme une expression de l’exclusion et du rejet basés sur l’appartenance à un groupe social. La non-visibilité, lacune du racisme des temps modernes est palliée par la publication d’une liste comme celle de la France. Les sectes ainsi que leurs membres sont de cette façon rapidement identifiables!

Le sectisme, proche parent de l’inquisiteur d’autrefois, garde les traits de la nature humaine. Même si la haine peut atteindre l’homme à différents degrés, ce sentiment sait atteindre toutes les races, toutes les cultures et tous les groupes sociaux. Les cultures sont différentes, mais la haine de celui qu’on désigne à un moment donné comme l’autre radical et les moyens utilisés pour le harceler, le chasser, voire le détruire, sont pour ainsi dire transculturels.[60] 

Quelles sont donc les solutions pour ce nouveau phénomène qu’est le sectisme? La tolérance religieuse semble être une réponse envisageable. Accepter le pluralisme de toutes sortes, incluant le pluralisme religieux, malgré les dérives, serait un exercice probablement difficile à faire pour l’être humain qui semble d’avoir gravé dans sa chair cette attitude si réfractaire à la nouveauté et au différent. Mais pour atteindre ce niveau de difficulté, peut-être pourrions-nous débuter simplement par reconnaître au fond de soi les attitudes sectistes qui nous animent et vérifier par une documentation adéquate si elles sont justifiées. Peut-être ouvririons-nous ainsi les portes de la compréhension...


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